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DOSSIERS : M.I.C.S.


1 Rencontre avec le Léviathan : les rorquals bleus de l'Atlantique nord

Par Thomas DONIOL-VALCROZE

Le bateau s'immobilise à l'endroit où la baleine a plongé. Le souffle, aperçu à près de quatre miles de distance, nous a guidés jusqu'ici. Nous regardons nos montres: l'animal a disparu dans les eaux du golfe il y a plus de dix minutes. Bientôt douze. Nous échangeons des regards entendus: cela commence à être trop long pour un rorqual commun, et le souffle était trop haut pour une baleine à bosse. Se pourrait-il ...

Tout à coup, l'animal émerge à quelques mètres du pneumatique, le bruit du souffle nous fait sursauter comme le tonnerre. Son corps énorme glisse à la surface, face au soleil. A contre-jour, l'animal paraît noir, nous hésitons encore. Et puis soudain, la pigmentation grise et bleue devient visible. La petite dorsale. La largeur du dos. Plus aucun doute n'est possible. C'est une bleue!

En une seconde, la tension monte dans le bateau. L'étude des bleues est notre priorité. C'est seulement la seconde bleue vue cette année dans la région de Mingan. Revenir au port sans avoir de photos d'elle n'est pas une option ...

Une heure plus tard, nous avons obtenu, difficilement, les données voulues. Nous avons photographié les deux côtés de l'animal, ce qui nous permettra de savoir si l'animal est déjà présent dans notre catalogue ou si c'est un nouvel individu. Nous avons également pris une biopsie grâce à une arbalète et une flèche spécialement conçue; l'analyse de l'échantillon de peau nous permettra de connaître le sexe de l'animal et de mieux comprendre les relations de parenté au sein des populations de l'Atlantique Nord. Le morceau de gras sera destiné aux analyses toxicologiques afin de connaître l'état de pollution de nos baleines.

Epuisés, mais avec le sentiment du devoir accompli, nous regardons le plus gros animal que la planète ait connu s'éloigner et replonger dans les eaux glaciales du fleuve.

Le rorqual bleu L'étude des baleines bleues du Saint-Laurent a commencé il y a 21 ans lorsque le scientifique franco-américain Richard SEARS a créé la Station de Recherche des Iles Mingan (en anglais le MICS pour Mingan Island Cetacean Study) sur la côte nord du Québec. Il a découvert que l'on pouvait reconnaître les individus grâce aux marques de pigmentation sur leur dos qui sont comme autant d'empreintes digitales et ne changent jamais durant la vie de l'animal. Cette photo-identification constitue la base de notre travail et nous donne accès à de nombreuses informations: d&nombrement des individus, migrations, cycles de vie, long&vit&, et même vie sociale sont autant de sujets que nous ne pourrions &tudier sans l'aide de nos catalogues d'individus. Celui de l'Atlantique Nord-Ouest compte maintenant 350 bleues dont un bon tiers sont des animaux revus régulièrement.

Mais vingt-et-un ans de recherche sont loin d'être suffisants pour avoir percé tous les secrets des rorquals bleus. Si leurs habitudes au sein du Saint-Laurent commencent à nous être bien connues, leurs mouvements durant l'hiver en dehors du golfe restent en grande partie un mystère. Faute d'observateurs au large, ces énormes animaux disparaissent purement et simplement lorsqu'ils quittent nos eaux juste avant que la glace n'arrive. Et si quelques-unes semblent prendre le risque de rester dans le golfe en hiver, l'endroit où la grande majorité des baleines bleues se rendent alors reste une véritable énigme. Ont-elles un terrain de reproduction unique comme les rorquals à bosse qui se regroupent tous au large de la république Dominicaine? Ou bien, à la manière des communs, les bleues se dispersent-elles dans l'Atlantique, restant en contact les unes avec les autres grâce à leurs sons de basse fréquence? Les comportements sociaux comme le choix des partenaires de reproduction n'ont-ils jamais lieu dans nos eaux? La séparation habituelle entre aire d'alimentation et aire de reproduction n'est-elle pas trop arbitraire et artificielle?

C'est en cherchant les réponses à toutes ces questions que nous avons étendu notre effort de recherche en dehors du Saint-Laurent. En plus d'utiliser les données et les photos qui nous sont fournies par de nombreux observateurs extérieurs (du Groenland au golfe du Maine en passant par Terre-Neuve et la Nouvelle-Ecosse), nous avons commencé à travailler au large de l'Islande et des Açores. Jusqu'à maintenant, aucune bleue d'Islande ne correspond à celles que nous avons catalogué dans le golfe du Saint-Laurent, ce qui va dans le sens des hypothèses actuelles sur les populations de rorquals bleus de cette partie du monde: il y aurait deux populations occupant respectivement l'est et l'ouest de l'Atlantique Nord.

Ces populations sont pour nous plus que des nombres anonymes. L'une de nos baleines bleues, "Kits", nous est connue depuis 1979, et a été revue presque tous les ans depuis. Elle fut la première baleine bleue jamais photo-identifiée et la première baleine bleue jamais biopsiée, mais aussi la première sur laquelle nous ayons posé une balise satellite et la première dont nous ayons enregistré les vocalises... Pionnière de chacune de nos nouvelles méthodes de recherche, elle nous permet d'illustrer l'évolution de nos techniques et de penser à l'avenir de la recherche.

Les études toxicologiques sont indispensables pour surveiller l'état de santé des populations fortement exposées aux sources de pollution; les baleines nous servent aussi d'indicateurs de la santé de l'écosystème lui-même. Les études génétiques peuvent faire plus que simplement nous donner le sexe des animaux: avec le temps, c'est toute la structure généalogique qui nous sera révélée, aussi bien entre les populations qu'au sein de chacune. Quant aux balises satellites et aux études acoustiques, elles seront probablement la clé de nos questions sur les mouvements des bleues durant l'hiver, en nous permettant de les suivre à distance et d'étudier leurs comportements en plein océan lorsqu'il nous est en principe impossible de les trouver.

Petit à petit, à travers toutes ces techniques, les différentes pièces du puzzle s'assemblent pour nous permettre de comprendre l'image dans son ensemble. Mais ces animaux sont encore loin de nous avoir tout livré et garderont probablement leurs énigmes pour bien des générations de biologistes.


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