| |
| L.F.A.S. : Les sonars actifs à basses fréquences |
| 1 |
Leurs influences sur la santé et le comportement des cétacés |
|
Par Valérie Deffontaine
Depuis les années 1960 , l'homme commence à se rendre compte de l'impact de ses activités sur les écosystèmes terrestres et aquatiques. Cette prise de conscience de la part des scientifiques commence à éveiller l'intérêt de la population en général, qui est la première actrice de la gestion durable de l'environnement et de la qualité de la vie. Le milieu terrestre subit les répercussions, visibles par tous, de nos agissements : augmentation des déchets, des substances toxiques (gaz à effets de serre , éléments tels que le NOx, SOx causant des pluies acides , organochlorés , métaux lourds ,…), diminution des espaces verts, détérioration de la chaîne alimentaire, etc … Et le milieu marin ? Certes, il y a les différentes marées noires qui secouent de temps en temps les esprits. Mais, pour la plupart des gens, le milieu marin et par extension l'océan, restent des espaces infinis et invisibles qui possèdent un pouvoir de régénération infini. Celui qui s'intéresse et étudie le milieu marin et ses alentours (estuaires, zones des marées,…) est bien conscient que les problèmes que subissent le milieu terrestre, donc notre environnement immédiat, se retrouvent également dans le monde marin . Ce dernier peut être considéré comme un écosystème avec des organismes animaux et " végétaux " qui établissent entre eux des liens trophiques et dont l'équilibre ne tient parfois qu'à un fil. Nombreux sont les dangers qui pèsent sur les populations marines dont les cétacés font partie : pollution chimique par les hydrocarbures, les métaux lourds, prélèvements intensifs des organismes, …
Une pollution souvent oubliée mais très importante dans le milieu marin est la pollution sonore. Pour les cétacés, le milieu marin est un monde de sons qui est leur principal moyen de perception de leur environnement et de communication.
Lorsque l'homme a commencé sa " conquête " du milieu marin, il a amené avec lui ce type de pollution. Depuis lors, le bruit n'a cessé d'augmenter dans les océans. Cette situation est encore aggravée par le développement de radars de très basse fréquence visant à localiser les sous-marins ennemis. Une polémique est à l'heure actuelle ouverte sur le LFAS (Low Frequency Active Sonar) construit par l'US Navy. Plusieurs associations et scientifiques militent en défaveur de cet outil militaire car il provoquerait des échouages dans les populations de cétacés (voir ci-dessous). Dans le cadre de cet article, le problème du LFAS est abordé de manière objective afin que chacun puisse se faire une opinion. Le dossier du LFAS est d'autant plus délicat à aborder depuis les attentats du 11 septembre. Est-ce que sécurité nationale est conciliable avec respect de l'environnement ? Peut être que ce travail pourra susciter chez la plupart d'entre vous des réflexions et une opinion sur le problème.
|
| 2 |
Qu'est-ce que le LFAS ? |
|
| Il s'agit d'un sonar de très haute technologie dont le but est de détecter des sous-marins ennemis à longue distance. Il envoie des ondes sonores d'environ 235dB à basse fréquence (100 à 500 Hertz) et se propageant à des centaines de kilomètres. Par comparaison, une baleine grise émet des sons de 185 dB et l'oreille humaine peut supporter un son de 160 dB maximale. Les échos en retour sont mesurés par le système de détection SURTASS et transformés en coordonnées spatiales précises. Les sons de basse fréquence voyagent très loin dans l'eau (le son est porté 5 fois mieux dans l'eau que dans l'air), d'où l'intérêt d'un tel système de surveillance. Il n'y a pas que l'US Navy qui manie cette nouvelle technologie, l'OTAN s'adonne également à des essais notamment en Méditerranée. Actuellement, les États-Unis veulent déployer le système LFAS dans 80% des océans en remplacement de l'actuel réseau d'hydrophones, mis en place depuis 1980. 4 bateaux placés aux 4 coins du globe suffiraient à cela. |
| 3 |
Le monde du son chez les mammifères marins |
|
| Dans un monde où il ne reste qu'1% de lumière à 30 mètres de profondeur, les mammifères marins ont développé d'autres systèmes de perception que la vue. Le son est en effet plus avantageux dans le milieu aqueux. Ainsi les mammifères marins utilisent l'écholocation pour la prise de contact, la surveillance des jeunes, la navigation et la prise de nourriture. Pensons aux cachalots qui chassent les calamars à 1000 mètres de profondeur et en pleine obscurité.
Très peu de vertébrés peuvent prétendre à la faculté de détecter la présence d'un objet distant, rien qu'en écoutant l'écho des sons qu'ils ont émis et qui rebondit sur les objets. Le cétacé peut ainsi déterminer la distance, la taille, la forme et la texture de ce qu'il a repéré. C'est donc un système d'orientation très performant souvent qualifié de bio SONAR. Le spectre audible du dauphin s'étend en moyenne de 100 Hz à 150kHz (homme entre 20Hz et 20kHz). Les cétacés ont donc une ouïe très fine. L'écholocation demande aussi l'émission de sons de forte puissance et la réception d'échos fortement affaiblis. Cette perception de sons très atténués, nécessite un appareil auditif sensible qui devra être protégé au moment de l'émission de sons très puissants.
La protection de l'oreille moyenne et interne des sons puissants se réalise via des sinus aériens et des tissus mous qui entourent le complexe tympano-périotique. Ce dernier est de plus maintenu au crâne par l'intermédiaire de ligaments qui amortissent les vibrations provenant du reste du crâne.
|
| 4 |
Les échouages et le LFAS |
|
| Les échouages des cétacés peuvent être expliqués par différents phénomènes (voir Le grand souffle du mois de janvier 2002). Trouver le bon phénomène explicatif n'est, comme on l'a vu, pas chose simple.
Des faits troublants d'échouages et de comportements se sont produits notamment dans les périodes de test des sonars à basses fréquences. Le tableau suivant reprend les phénomènes les plus marquants.
Tableau synthétique des échouages et des essais de sonars dans la même période |
Lieu |
Date des tests sonars |
Test sonar |
Echouages |
Dates des échouages / comportements |
| Méditerranée |
1996 |
Par l' OTAN , 150 dB |
12 baleines à bec de Cuvier |
Mai 1996 |
| Au large des côtes californiennes |
1997 |
Par l' US Navy, teste du LFAS |
3 baleines et 1 cachalot morts |
Dans la zone de test |
| Méditerranée |
Mai et juin 2000 |
Par l'OTAN |
Une baleine à bec de Cuvier |
Début juin 2000 |
| Bahamas |
2000 |
Par l' US Navy, 5 navires testent un sonar de fréquence moyenne (2,8 à 3,5 kHz, 235 dB) |
En tout 17 cétacés de 4 espèces différentes échoués dans la zone des Bahamas |
Juin 2000 |
L'échouage de 17 cétacés au Bahamas fut important dans la révélation du problème LFAS. De tels évènements ne sont pas rares, mais il est souvent difficile d'en connaître la raison car l'on manque de temps et de moyens pour analyser les cadavres avant la décomposition. Mais cette fois, un scientifique, Ken BALCOMB, de l'Observa-toire marin des Bahamas récupère la tête de deux individus. En laboratoire, il constate que les structures auditives ont été choquées et il en déduit une altération du système d'écholocation qui leur permettait de se guider.
|
| 5 |
Les études menées jusqu'à l'heure actuelle |
|
| Face à ces phénomènes, les réactions dans le monde des ONGs, des défenseurs de la nature et des scientifiques ne se sont pas laissées attendre. Des études d'impact du son sur les cétacés avaient déjà été menées auparavant par des scientifiques mais cela concernait plus l'impact des bruits liés au trafic maritime . On sait très peu de choses à l'heure actuelle sur la façon dont les sons affectent les cétacés. Le problème de l'impact des sonars à basse fréquence est récent et il est encore très difficile de prouver de façon irréfutable sa nocivité pour les mammifères marins et par extension pour le monde marin. En cause notamment, l'imprécision des statistiques concernant les échouages de cétacés, et le manque d'inventaire mondial de ce phénomène.
En 1995, le conseil de défense des ressources naturelles adressa une lettre à la Navy citant les lois violées par le LFAS. L'US Navy se devait de réaliser une étude d'impact de ces sonars. Au départ, elle n'a pu établir d'influence notable des essais sur les baleines. L'intensité sonore étant de 235 à 255 dB à son point d'émission, elle tomberait à 180 dB dans un rayon de 2 km. Mais quel est la valeur de ce résultat en sachant que cette étude à été menée sur quelques semaines, sur 4 espèces de baleines et à faible profondeur ? Et qu'en est-il des organismes circulant à proximité de la source ?
L'US Navy détermina également en 1998 que le phénomène de résonance se produisait chez les Ziphius ou Baleine de Cuvier à partir de 290 Hz à 500 mètres, engendrant des étourdissements et des vertiges.
A côté de cela, un programme scientifique fut également lancé par l'US Navy. Différents tests devaient être effectués. Au large d'Hawaï, les baleines furent soumises à ces expériences de février à mars. On constata une insolite concentration de requins marteaux, une désertion de nombreuses baleines au grand dam des opérateurs d'écotourisme baleinier, ainsi que la séparation de plusieurs jeunes de leur mère. Déjà à cette époque, ces expé-riences avaient fortement été critiquées par les associations environnementales. D'autres tests devaient être effectués au large des Açores ainsi qu'en Méditerranée. A ce sujet, la situation pourrait être plus compliquée qu'il n'y paraît étant donné la véhémence des critiques entourant ces tests et le contexte politique. Cette étude aurait certainement été plus profitable si un autre organisme, non attaché à la Navy, avait effectué l'étude d'impact.
Les recherches de Ken BALCOMB (voir ci-dessus) sont à souligner. Il a étudié la résonance des infrasons sur les cavités remplies d'air situées dans le crâne des baleines et a établi que la mort des baleines lors des essais aux Bahamas était largement due à ce phénomène qui aurait déchiré les fragiles tissus situés à proximité des oreilles et du cerveau. La Navy n'a elle tenu compte que des seuils auditifs traumatiques.
Les travaux de JOHNSON semblent indiquer qu'il faut un son relativement constant pour engendrer un effet de résonance. Les variations de fréquence et de niveaux sonores ne sont pas suffisants pour provoquer des lésions chez les baleines, même s'ils peuvent être à l'origine de troubles du comportement. Cet avis n'est pas dénué de sens quand on pense que certaines baleines bleues ou baleines à bosse produisent des sons dont les fréquences et le volume sont équivalents à ceux du sonar à basse fréquence. De plus, on connaît certains cétacés qui assomment leurs proies en les bombardant d'infrasons !
Suite notamment à ces recherches, l'US Navy a reconnu, fin décembre, que l'emploi de ses sonars pouvait affecter la santé des baleines (rapport publié avec la National Oceanic and Atmospheric Administration NOAA).
|
| 6 |
Les effets potentiels des sonars sur la santé des cétacés et sur leurs comportements |
|
De toutes ces recherches se dégagerait un ensemble de risques, d'une part pour la santé des cétacés, d'autre part pour le bon déroulement de leurs comportements. Mais les études ne sont pas encore suffisantes ou manquent de qualité pour affirmer que ces différents points incombent à l'utilisation abusive des sonars à basses fréquences.
- dégâts physiques
- Stress physique et psychique augmentant la sensibilité aux maladies
- Perte ou atteinte, temporaire ou permanente, de l'ouïe (BALCOMB)
- Mort par atteinte des tissus et des organes, provoquant des hémorragies internes (poumons, oreilles internes)
- Mort directe pour les cétacés nageant à proximité immédiate de la source d'émission.
- perturbations du comportement
- Comportements vitaux tels que l'alimentation, l'élevage des petits, la reproduction, la prise de nourriture
- Problèmes de communication
- Changements de la route de migration (US Navy)
- Diminution et/ou changement des vocalisations chez les baleines bleues et les rorquals communs (US Navy)
Il est important de signaler que le problème du LFAS ne concerne pas uniquement les cétacés. En effet, le déplacement des bancs de poissons pourrait être affecté par les sons à basse fréquence. Sans oublier l'homme qui supporte au maximum des sons de 160 dB. |
| 7 |
LFAS : " pollution sonore des océans " ? |
|
| De toutes ces considérations, il ressort que l'océan est loin d'être " le monde du silence " de Jacques COUSTEAU. Quand bien même, le problème du LFAS serait résolu, il reste à l'intégrer dans le contexte des autres pollutions sonores. Le LFAS n'est qu'une partie du problème lié au développement de l'homme et de ses activités " sonores " dans l'océan. Il y a également le transport maritime, les industries minières et pétrolières, la thermométrie acoustique et les pêcheries. Que reste-t-il comme " place sonore " pour les merveilleux chants des cétacés ? A l'avenir, le suivi à long terme de l'impact de la pollution sonore sur la vie des océans en général et des cétacés en particulier est essentiel. A cette fin, une augmentation des coopérations internationales et l'application de normes visant à réduire les niveaux de bruit, devraient être développées.
Face à cette remarquable adaptation des mammifères marins qu'est l'utilisation de l'écholocation et des sons, il y a l'omniprésence toujours grandissante de l'homme et sa volonté de tout contrôler. Ne soyons pas hypocrites surtout après les attentats du 11 septembre, c'est notamment grâce à ces progrès que la société humaine survit. Mais à quel prix et pour l'environnement ? Notre développement doit se réaliser dans une politique de conservation de la nature. Seules des études menées sérieusement donneront lieu à des actions constructives.
|
| 8 |
Sources |
|
- Site de l'" Ocean Mammal Institute "
- Site du " Natural Resource Defense Council "
- La CyberLettre de Cetus
- Site de "The Whale and Dolphin Conservation" Society
- Site de l'US Navy
- http://www.aquanaute.com/PlongezLoisir/voyage/nord/sonar.html
- http://www.baleinesendirect.net
- http://www.oenology.ch/scs/publications/Menaces/No5p6&12.html
- http://www.orques-associees.org/liste/lfa.html
- Des baleines échouées aux Bahamas vont-elles faire reculer l'US Navy ? Article paru le 16 janvier 2002 dans " Le Monde "
- P-H FONTAINE, Les "chouages de c"tac"s, Le Grand Souffle, janvier 2002
- M. FONTAINE, N. El MJIAD, S. NEGRO, Stratégies adaptatives des mammifères marins, 2002, travail réalisé pour le cours d'écophysiologie de 2ème licence biologie
N.D.L.R. : Depuis la réception de cet article, une nouvelle d'Australie nous est parvenue (via WDCS News). Elle complète utilement ce texte.
La Navy australienne a annulé des exercices comprenant l'utilisation du sonar actif dans un important habitat du rorqual bleu. Cette décision est prise en conformité avec le " Plan d'Action pour les Cétacés Australien " qui indique qu'un cétacé soumis à une telle pollution sonore peut être hautement stressé, désorienté ou même physiquement affecté. |
|