Par JEAN-LUC RENCK
Printemps 1998, le dauphin magique pointe une fois de plus le bout de son rostre. A Miami, il aurait fait parler un petit Britannique frappé de mutisme. Problème: un résultat négatif, dans ce contexte, n'est pas vendable. Alors ?
Un garçonnet de 8 ans parlant pour la première fois grâce aux dauphins d'un centre américain ? En 1998, l'Agence France Presse a relayé cette information médicale d'importance, puisée aux meilleures sources : la presse de caniveau londonienne. On sait la rigueur qui anime celle-ci, en particulier pour les sujets médicaux, que ce soit l'alcoolisme chez les sportifs, les mœurs sexuelles dans l'aristocratie ou les mille et une excentricités autour de la maternité - le sérieux de cette presse est tel que, pour une info fondée, elle n'hésitera pas à payer cher telle mamie pour une insémination artificielle, ou telle autre brave femme, promise à une naissance multiple par un traitement anti-stérilité, pour qu'elle conserve tous ses rejetons bien que ses conditions d'existence ne le permettent pas vraiment.
C'eût été une grande surprise qu'il ne se passe rien entre le petit Nikki et les dauphins de Miami, avec cette presse aux basques, avec le big business qui se meut et se promeut autour des dauphins - et avec aussi les 20'000 dollars casqués par Spice Girls et consorts. A-t-on un peu forcé la réalité ? Il eut fallu être là-bas. D'une manière générale, il est bien rare de trouver dans les média une info disant qu'un enfant handicapé a rencontré des dauphins et qu'il ne s'est pas passé de quoi justifier sans réplique qu'on détienne des cétacés, et qu'on continue de faire payer des sommes folles pour permettre des rencontres thérapeutiques avec eux.
Telle journaliste d'un hebdomadaire suisse romand, pas sans qualités ni prétentions, ayant une fois entrouvert un œil distrait sur une évaluation critique de rencontres entre un enfant autiste et des dauphins, l'a refermé avec un bof hautain dès lors qu'on lui a expliqué que ce type de rencontre ne conduit pas au miracle - du genre briser la "coquille" dans laquelle un certain romantisme déplacé voit l'enfant autiste "enfermé pour fuir le monde". Dans de telles expériences, la réalité est que chaque pas, petit, se paie de travail de la part de l'enfant et de son entourage. Le dauphin est assurément un animal enjoué, prince accueillant d'un élément confortable, l'eau, et il y a, c'est sûr, du plaisir à le rencontrer. Mais quant à être magique, l'animal ! A défaut, il est une stimulation et aussi, il cristallise l'enthousiasme de tous. C'est bien, c'est utile, mais c'est tout. Et au plan info, c'est assez plat, c'est vrai !
Et pourtant, peut-on prétendre qu'il est inintéressant d'émettre des réserves sur la supposée magie thérapeutique du dauphin ? Est-ce inutile de contester le miracle, pour ne pas donner abusivement de l'espoir à des parents éprouvés ? Est-elle vraiment sans intérêt, l'idée - de bon sens - que sera bénéfique pour la personne handicapée n'importe quelle expérience dans laquelle elle peut se sentir valorisée dans un groupe, comme une participante à part entière et non comme un problème à dénouer, un être qu'on cherche moins à comprendre pour lui-même qu'à corriger en chaque occasion ? A partir de là, si l'on tient à l'enrichissement de la présence d'animaux, l'expérience peut être aussi bien une très longue randonnée à cheval ou à dos de lama, un été sur un alpage, un automne à l'affût des cerfs, etc. Ça ne coûtera jamais 20.000 dollars, ce sera humain, joliment complice. Et ça permettra aussi de profiter sans tarder du temps qu'on aurait passé à réunir une telle somme, ou à regretter de n'y être pas parvenu.
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